Embrassons la hype…mais avec lucidité

by Jimmy Kumako
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Embrassons la hype…mais avec lucidité

Source: Photo by Verena Yunita Yapi on Unsplash

Ceux qui me connaissent savent à quel point je suis un anti-buzz, anti tout le narrative sur les startups. Je suis contre le fait que nos gouvernements poussent les jeunes à entreprendre pour éviter d’assumer leurs responsabilités. Des jeunes chômeurs finissent par croire qu’ils ne doivent pas exiger de leurs pays de meilleures conditions de vie, et inconsciemment finissent par croire que ce sera l’entreprenariat leur salut.

J’ai longtemps critiqué toute la hype autour des startups en Afrique, pas parce qu’elle était mauvaise, mais parce que nous ne pouvons pas nous permettre d’embrouiller toute une génération en leur vendant du rêve. 
Après je me suis posé la question est ce que tout cela n’était pas un processus normal qu’il nous faut accepter?

Un petit retour en arrière

En regardant de près la fin des années 90, on peut comparer la vague de folie des “dot.com” comme ce qui se passe en Afrique actuellement mais contrairement à l’Afrique, aux US il y avait l’argent qui coulait à flot pour soutenir cette hype. De façon proportionnelle la folie de cette époque a produit assez de choses bizarres comme on en voit actuellement en Afrique. Comme folies on peut citer :

  • Des personnes qui ont planifié l’introduction en bourse de leurs startups depuis leur salon, avant même de les avoir inscrites au registre de commerce — et ils n’y voyaient aucune incongruité.
  • Des millionnaires accumulaient des notes de restaurant à mille dollars, qu’ils essayaient de régler avec des titres de leur startup — il arrivait même que cela marche.
  • Des dizaines de startups rivalisaient toute les semaines pour organiser leur soirée de lancement, toutes les plus somptueuses les unes que les autres.

Toute cette irrationalité finissait par être tout à fait rationnelle. Peter Thiel déclare lorsqu’il se trouvait à la tête de Paypal fin 1999 qu’il était pétrifié — non parce qu’il ne croyait pas en son entreprise, mais parce que tout le monde dans la Silicon Valley semblait prêt à croire tout et à n’importe quoi. Dans ce contexte : “c’était agir sainement qui finissait par relever de l’excentricité”.

Après krach internet en mars 2000, quatre grandes leçons ont été retenues :

  • Avancer par paliers
  • Rester simple et souple
  • Améliorer ce que font les concurrents
  • Se concentrer sur le produit, pas sur les ventes.

Ces leçons sont devenues le dogme du monde des startups , dogme contre lequel est Peter Thiel (dont il parle dans son livre From Zero To One), mais qui fera peut-être l’objet d’un billet plus tard. Ce qu’il faut retenir est que le krach internet a apporté beaucoup de lucidité dans le milieu des startups dans la Silicon Valley.

Cela n’a pas empêché qu’on se retrouve dans la vague dans laquelle nous vivions actuellement qu’on peut appeler “le phénomène des startups”. Nicolas Menet et Benjamin Zimmer, auteurs de Startup, arrêtons la mascarade, expliquent que le phénomène des startups est né de la conjonction de quatre facteurs qui s’étalent dans le temps entre les années 1950 et la crise financière des années 2008 et suivantes. Premièrement, la startup portée par des entrepreneurs et des financiers, est un phénomène individuel par lequel chacun a la possibilité d’exprimer sa vision personnelle du monde via la solution qu’il propose pour tenter de le changer. Deuxièmement, cette possibilité est atteignable, notamment pour les plus jeunes, par la parfaite maîtrise des outils numériques de plus en plus nombreux, peu coûteux et très accessibles. Troisièmement, sur un plan très différent, la crise financière de 2008 et les nombreuses liquidités qui ont été mises sur le marché ont permis la mise en place d’un écosystème de financement des startups réactifs et efficace via le private equity ou capital-risque. Et enfin quatrièmement, nous avons assisté à l’émergence d’un mythe : celui de l’entrepreneur du digital, autrement dit le startuper.

Toujours d’après Peter Thiel , la migration des années 1990 , “de la brique au clic” n’ayant pas fonctionné comme espéré, les investisseurs sont retournés à la brique (le logement) et il en résulta une autre bulle, cette fois dans l’immobilier. Mais cette crise, comme expliqué plus haut , a permis d’avoir assez de liquidité qui ont été utilisé massivement comme investissement dans les startups en occident.

L’Afrique dans tout ça?

En Afrique, nous avons pris pour modèle ce qui se fait dans la Silicon Valley sans vraiment chercher à comprendre comment ils en sont arrivé là. On parle de Silicon Savana, Silicon X par ci , Silicon Y par là…(bref des projets de BTP en gros) sans vraiment se poser les bonnes questions. Les startups rêvent toutes de lever de l’argent comme à la Silicon Valley et ne cherchent pas à faire leur devoir de maison. Nous critiquons nos hommes d’affaires qui investissent dans l’immobilier sans se mettre à leur place, des incubateurs sont créés et financés, avec une équipe qui malgré sa bonne volonté ne comprend pas des fois “the way the game is told”. Mais des hubs comme Etrilabs, essayent quand même de trouver des modèles d’accompagnement pour changer la donne.

Dans tout ce capharnaüm, nous devons plus que jamais avoir de la lucidité, et décider si nous voulons perdre du temps dans la hype, ou bien faire tout ce phénomène des startups un projet de société plutot qu’un phénomène sociétal qui arrange par exemple :

  • Nos états Africains car la jeunesse sera occupée à entreprendre et n’aura pas assez de temps pour leur demander des comptes.
  • les Bonos du numérique africain : qui ne sont rien d’autres que les non-Africains qui passe deux semaines par an en Afrique et qui ont pris le leadership sur les questions d’innovation en Afrique, qui sont devenus les experts en occident et auprès de nos états sur tout ce qui se passe en Afrique, mais contrairement à Bono (Lead singer du groupe U2, qui est un activiste sur toutes les questions de pauvreté et de VIH en Afrique), ils ne sont pas souvent compétents et seraient surement des “SMICeurs” dans leurs pays d’origine. Il nous faut prendre le lead sur les questions qui nous concernent, et raconter nos “vraies histoires”.
  • Tous les frères africains qui ont trouvé leur gagne pain dans tout ce qui est événements, talks, accompagnement de jeunes startupeurs. Ce qui n’est pas si mauvais vu le niveau de chômage dans nos pays, par contre il faut qu’ils fassent plus preuve d’honnêteté.

Nous ne devons pas nous fatiguer à lutter contre la hype, mais ne ne devons pas nous permettre de ne pas être lucide. Être lucide en tant qu’entrepreneur nous permettra de se poser les bonnes questions au quotidien. Ne pas se sentir obligé de devenir mythomane quand on a besoin de toute sa tête pour faire avancer son business. Être conscient que la réussite n’arrivera pas d’un claquement de doigt.

Être lucide en tant qu’incubateur nous permettra de se demander si nous sommes la pour vraiment aider des entrepreneurs à grandir, et si oui quelles sont nos lacunes ? Comment pouvons-nous les combler et comment s’y prendre pour y arriver? Savoir qu’accompagner une génération d’entrepreneur est une mission.

Être lucide en tant qu’Etat permettra d’arrêter de se mentir inconsciement avec des discours de création de Silicon Valley et de répéter les discours que servent les bonos du numérique africain, aller vers les entrepreneurs qui essayent, comprendre ce qu’ils vivent et non se contenter des rapports des incubateurs. Cela permettra aussi de ne pas prendre des décisions assez incroyables comme ce qui s’est passé au Bénin pendant un peu plus de 72h avec la taxation des forfaits internet.

Enfin être lucide en tant que journaliste permettra d’arrêter de faire la promotion de “scams” consciemment ou inconsciemment. Les médias toujours à la recherche d’histoire extraordinaire ne prennent pas la peine d’avoir un esprit critique et contribue à la mythomanie chronique que nous observons auprès des jeunes startupers africains.

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